Topic-icon Rue d'Endoume, longue comme un texte sans fin.

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01 Nov 2017 00:18 - 01 Nov 2017 08:28 #173539 par briconaute
J’ai descendu la rue d’Endoume

Il était dix heures quand je suis sorti ce matin du petit appartement que je loue à Marseille pour la semaine .
A bout de la rue Samatan, il y a la place Saint Eugène d’où part la rue d’Endoume vers le vieux port .
Rien que le nom , Rue d’Endoume …On voyage déjà , on est ailleurs .
Il faisait grand soleil et déjà dix sept degrés .
Sur la place Sainte Eugène qui est minuscule , il y a un petit bar au papier peint journal comme chantait Charlélie . Devant le petit bar il y a la terrasse qui intègre deux bancs publics scellés sur le trottoir . Marseille je l’aime avant tout pour les gens . De tous horizons , de toutes cultures , de toutes couleurs . Ils sont tous là , sur cette minuscule terrasse de ce minuscule bar sur cette minuscule place .
Un gros homme âgé au visage lourd comme une ancre de marine , le teint buriné et le nez aquilin qui tente de s’intéresser aux nouvelles du journal sur lequel ses coudes sont appuyés . Mais si c’était pour les nouvelles , il serait resté lire son journal à la maison . Le vieil homme au visage lourd a besoin du mouvement de la rue qui s’éveille en même temps que lui pour savoir qu’il existe encore . Il vient prendre son café dans le mouvement de la place pour s’assurer qu’il est toujours vivant . Il regarde autours de lui les piétons , les voitures et ses yeux se perdent parfois dans l’azur du ciel déjà si lumineux . Pas un regard sur le journal ouvert devant lui . A quoi bon , sa distraction et son plaisir ne sont pas là . Ce qui changera désormais le cours de sa vie ne sera plus jamais écrit dans un journal , à part son avis de décès . Sa vie s’écrit désormais ici , entre cette placette et son appartement , dans un des petits immeubles anciens à deux étages qui donnent son âme au quartier de la place Saint Eugène et à la rue d’Endoume .Les commerces qui côtoient le petit bar sont tous ouverts et pour l’essentiel ce sont des femmes âgées qui y entrent et en sortent , un caba à la main et le pas trainant. Il y a un primeur , une boucherie , une boulangerie , une petite épicerie et un fromager . Plus loin un coiffeur et un réparateur de téléphone portable . Puis dans la descente de la rue d’Endoume , d’autres primeurs , d’autre coiffeurs , d’autres épiceries, d’autres boulangeries .
Il y avait une place sur un des deux bancs scellés sur le trottoir entourés par les tables du petit bar . Je m’y suis assis . A coté de moi , sur l’autre banc , il y a deux femmes assises . L’une d’elle a le regard sévère , la mâchoire inférieure verrouillée sur la supérieure de façon crispée . Ses mouvements de tête sont saccadés . Elle tient par la main l’autre femme dont je ne peux me décider à conclure si c’est sa mère , sa sœur ou sa fille tant celle ci est intemporelle . Une vieille juvénile ou une jeune fille âgée . Elle se balance d’avant en arrière en un mouvement incessant , sa bouche se tord sans cesse en même temps qu’elle élève son menton vers le ciel en diagonale . Un peu de bave coule à la commissure de ses lèvres sans qu’elle ne fasse aucun geste pour tenter de l’éponger . Ses yeux parfois se révulsent puis réapparaissent dans une inexpression totale . Elle semble habiter un monde invisible et le monde qui l’entoure ne semble pas la voir non plus . Voilà sans doute pourquoi la femme qui lui tient la main s’est assise avec elle sur ce banc . Pour n’être vue de personne , mais pourtant être dans la vie , dans l’humanité . Sur la petite place Saint Eugène , tout le monde se connaît et s’accepte tel qu’il est est, sans a priori , sans jugement , parce que tout le monde a le droit à son petit bout de place dans le respect de sa différence .
Des hommes seuls , ou en couple , des copains attablés , des femmes magrébines ensemble , ils sont tous là , à coté les uns des autres , s’interpelant parfois , se respectant toujours . Des jeunes et des vieux , tous , tous ensemble . Ils partagent là le temps qui passe pour chacun . Certains se lèvent, happés par les obligations du quotidien, et d’autres arrivent et partagent avec ceux restés là, ces petits bouts d’existences parallèles .
Attablés à côté de mon banc , un homme d’une cinquantaine d’années et une femme plus jeune d’une petite trentaine . Ils parlent ensemble à tours de rôle . La femme manipule dans ses mains une chemise cartonnée qui semble contenir de précieux documents .
L’homme dit que ce type est fou , qu’il est imprévisible et que çà ne peut pas rester comme çà.
La femme dit qu sa mère lui a dit que c’était bien fait pour elle , et elle se met à pleurer
L’homme dit que maman a toujours été comme çà , dure et pas compréhensive et qu’il ne faut pas lui en vouloir .
La femme dit que ce n’est pas facile dans ces conditions , mais que çà va changer .
Oui ça va changer dit l’homme , de toute façon on a rendez vous au commissariat et il faut aller au bout.
La femme voit arriver une amie accompagnée de ses deux garçons de huit et dix ans environ . Elle est enceinte .
Elle s’approche du couple , embrasse la femme et serre la main de l’homme .
Dis lui Fatima, le jour où il m’a cassé le nez ...
Fatima fait reculer ses garçons deux mètres sur le coté et Fatima raconte à l’homme le jour où il lui a cassé le nez . La femme a recommencé à pleurer en silence . Et Fatima raconte qu’on ne peut pas faire çà a une femme ; qu’un homme qui fait çà a une femme est indigne et qu’on doit se défendre contre des hommes pareils et qu’il faut aller au bout . Fatima est volontaire , énergique sous son voile de musulmane . Ses grands yeux noirs lancent des éclairs et ses poings se serrent quand elle évoque les violences faites à la femme . Elle est grande , ronde de sa grossesse et belle. Et soudain tout bascule .
La femme occidentale , libérée , protégée par la loi , est une femme avilie par la violence d’un homme qui une fois lui a cassé le nez , mais dont on sait maintenant qu’il est maltraitant et dominateur par sa violence aveugle et primaire.
Fatima la femme orientale , habillée et voilée de noir , à l’œil noir et au teint mat revendique la justice contre un homme maltraitant et indigne qui s’avilit en voulant avilir sa femme . Elle est déterminée Fatima , un homme ne peut agir ainsi et s’il le fait il faut lui interdire de recommencer .
L’homme remercie Fatima pour ses propos et lui serre la main .
Il se tourne vers la femme qui l’accompagne , sa sœur , et lui dit qu’il faut y aller car ils ont rendez vous au commissariat pour le dépôt de la plainte .
Fatima embrasse la femme qui sèche ses larmes en serrant à nouveau ses poings en signe d’encouragement à ne pas courber l’échine . Puis elle repart suivie de ses deux fils qui n’ont pas bougé , à deux mètres de là , pour leur signifier que cette conversation ne les concernaient pas .
Place saint Eugène les valeurs se bousculent et les femmes opprimées ne sont pas celles qu’on croit . Nos propres valeurs se frottent à cette réalité et notre humanité en ressort un peu plus grande . Après que la femme et l’homme se soient levés et que Fatima ait disparu de la place , je me suis levé et j’ai descendu la rue d’Endoume qui mène en direction du vieux port .
Le soleil illuminait la rue comme on peut le voir à Alger , à Athènes ou à Ankara .
Mon esprit a flotté un certain temps au dessus de la place Saint Eugène où continuait de se réveiller dans ce matin déjà chaud l’humanité cosmopolite et merveilleuse de Marseille .
La longue rue d’Endoume n’a pas été de trop pour m’en imprégner à nouveau , avant de me fondre dans les dédales de la ville

MAL NOMMER LES CHOSES, C'EST AJOUTER A LA DOULEUR DU MONDE.
NE PAS LES NOMMER, C'EST NIER NOTRE HUMANITE .
ALBERT CAMUS - ( ...alors que dire des gens...ndle)

Z900 RS de 2018 - Zéphyr 1100 de 92 - 400 S3 de 74 - KZ 400 Bi de 80 - KZ 1000J de 81 - Honda 125 XR de 81 - Sansoupap 175 de 1927
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01 Nov 2017 06:42 #173542 par andre_damien03
Merci Brico pour ce moment de vie partagée
On y est à 100% avec toi dans ce quartier de Marseille
Tu as un talent d’evrivain certain...et de qualité.....!
Je suis épaté......
Merci encore de partager ces moments que tu décris si bien

une Zephyr 750 heritage de 1998 une Zéphyr 750 de 92 et pas de Z900 rs....
andre_damien03 a répondu au sujet : Rue d'Endoume, longue comme un texte sans fin.

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01 Nov 2017 08:19 #173555 par beurklesharicots
je ne sais pourquoi, ce moment de vie, ce gars appuyé sur son journal... ça me fait penser à cet autre moment... pas de rapport au premier regard... mais bon...



:ange

Heureux les fêlés car ils laissent passer la lumière

1100 Zéphyr de 1993 - 1000 J Godier-Genoud de 1983

www.youtube.com/channel/UCboYHGFAElPOmBs8EeEcOkA
beurklesharicots a répondu au sujet : Rue d'Endoume, longue comme un texte sans fin.

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